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La photographie de Claudine Doury - Entretien
LA RICHESSE DE L'ECHANGE

 

Claudine Doury peut être qualifiée de photographe humaniste. L’affirmer paraît redondant lorsque l’on a visité son exposition « Peuples de Sibérie, du fleuve Amour aux terres boréales », qui s’est tenue au Parc de la Villette jusqu’au 29 août 2001 (voir l’article que nous lui avions consacré dans « les greniers »). Pourtant, ses photographies témoignent d’un regard d’une extrême sensibilité. L’expression Voyage photographique, choisie comme déterminant de ce travail, n’a rien d’anodin; la photographe, au delà de son incontestable talent, a intégré deux dimensions fondamentales à son entreprise : le passage et le temps. Certes, elle ne fait que traverser la vie, les souffrances et l’identité de ces peuples. Mais cet aperçu fugace est servi par une mise en perspective temporelle. Si le voyage se définit par la contrainte de temps qu’il impose, Claudine Doury a su pénétrer le quotidien parce qu’elle a le respect du temps nécessaire. Le temps qui s’étire et donne cette profondeur imprimée jusque sur le papier photographique. A la suite de cette expérience, nous avons voulu laisser la photographe éclairer la justesse de son propos au cours d’un entretien. 

Claudine Doury : Peuples de Sibérie, du fleuve Amour aux terres boréales
 

L’exposition de La Villette, que l’on peut qualifier de réussite autant par sa qualité que par son succès public, s’est achevée à la fin du mois d’août. Est-ce pour vous l’heure d’un premier bilan ?

Après La Villette, tout semble décevant, même par rapport à l’exposition que j’ai présentée au Festival Visa pour l’Image de Perpignan en septembre (photographies couleurs d’un camp de vacances d’enfants en Crimée, ndlr). C’est une exception pour un photographe, et ce sera sûrement une nostalgie longtemps parce que c’est un des rares lieux qui a des moyens et qui propose une scénographie aboutie. Que l’on aime ou pas les différents photographes présentés, Jane Evelyn Atwood (Trop de peines, femmes en prison) que j’ai beaucoup appréciée, Michael Von Graffenried (Algérie, photographies d’une guerre sans images) pour lequel je suis moins sensible, il s’agit toujours d’une démarche exigeante. Une exposition de cette ampleur, il faut que je l’oublie pendant un moment.

Avez-vous pris le temps d’une mise à distance par rapport à votre travail ?

Il faudrait maintenant que je me démarque de ce que l’on a dit sur l’expo et qui est vrai, ce côté ethno-documentaire où se dilue le propos sur la photographie. Je me définit avant tout comme photographe. L’ambiguïté n’a pas prise chez les gens qui connaissent mon travail ou les critiques de presse. 

Malheureusement, pour certaines personnes, c’est de la photo jolie mais de l’ethnologie, et là je hurle. J’ai l’habitude de dire que Lévi Strauss est un très bon ethnologue, mais un très mauvais photographe. Il a fait de la bonne photographie d’ethnologie, mais si on oublie son nom et que l’on expose ses photos, ça n’a aucun intérêt en terme d’esthétique photographique. Ces nuances sont très difficiles à expliquer à des gens qui ne sont pas dans le milieu de la photographie. Je suis partie avec un regard de photographe. C’est une évidence, et il suffit de regarder les clichés. Pour pousser l’ambiguïté un peu plus loin, j’aime bien l’idée d’amener des objets, des photos d’archives...

Il est vrai que l’ambiguïté se pose précisément ici. Les objets de collections muséales, les photos d’archives, tout cela appuie le propos ethnologique ...

C’est vrai, et en même temps c’est ce qui me plaît vraiment et j’ai envie de continuer. Tant pis pour les étiquettes, après tout ! A propos de cette histoire de rencontre avec des peuples, et quand je vois des objets extraordinaires dans des musées, des vêtements en intestins de morses, des os gravés que l’on ne peut trouver au Musée de l’Homme à Paris, j’ai le désir de les montrer au public afin que l’on parle de ces cultures. En général les expositions sur les peuples comportent des vêtements, des objets, éventuellement des photos d’archives minuscules, mal tirées, placées au dessus du costume pour prouver que des vrais humains le portent là bas ! A l’inverse, il y a des expositions de photographes où seules leurs photos comptent. Je suis donc ravie de lier ces deux approches.

Comment s’est déroulé le travail à La Villette ? Est-ce vous qui les avez contacté ?

Oui. Dans le cadre de leur travail sur les minorités dans le monde, les Navajos, les Tibétains, ils étaient partis sur l’idée des peuples du Grand Nord, les Inuits du Groenland. Mais ils se sont vite aperçus que ce thème avait déjà été traité plusieurs fois. Pour ma part, j’avais déjà commencé les voyages et c’est à ce moment que je leur ai proposé mes carnets de photographies. Ce qui les a amenés à s’intéresser aux indiens de Sibérie.
Au départ, j’avais envie de reprendre le parcours de la Route des Tsiganes, où l’équipe de la Villette avait fait venir des représentants des communautés. Mais Claude Archambault, chef de projet, m’a répondu qu’en dehors des artistes ayant quelque chose à montrer, on ne montrait plus Minit l’esquimau au musée depuis le début du siècle ! On ne vient plus voir comment chasse l’indien du grand Nord.

Effectivement, le problème s’était présenté lors de l’exposition sur l’art aborigène, où certains visiteurs s’étaient montrés choqués, pensant que les aborigènes étaient là comme au cirque...

Ce qui prouve la complexité de la démarche. Nous aurions pu faire venir des danseurs, des artistes, mais le processus était trop lourd à mettre en place. Il a donc été décidé de faire simplement appel à la photographie. Ensuite, nous sommes partis à Saint-Petersbourg et à Moscou dans les Musées d’Ethnologie, où l’on nous a ouvert les portes de collections photographiques du début du siècle.

Quelle maîtrise vous avez eu sur le montage de l’exposition ?

Nous avons travaillé ensemble avec le commissariat d’exposition pendant un an, au rythme d’une réunion par semaine, soit un gros travail de préparation. J’ai présidé au choix des photos, choix que je n’aurais laissé à personne le droit de faire à ma place. J’ai demandé des avis, mais il était hors de question d’exposer un cliché dont je n’étais pas satisfaite. Mon regard a été accompagné par la logique qui s’est dégagé de nos concertations. Le scénographe, François Payet, avait travaillé sur l’exposition de Michael Von Graffenried. J’avais du mal à imaginer ce que cela pourrait donner pour la Sibérie, pourtant le résultat m’a tout de suite paru lumineux.  Quel talent !

Sur place, par quelle entremise avez vous rencontré les gens ? Avez-vous été introduite par certaines personnes ?

Sur une période de trois ans, j’ai passé environ huit mois sur place. Au Kamchatka et en Tchoukotka je ne connaissais personne. Heureusement, je parlais un peu Russe, assez mal mais c’est un minimum. Cela a donné des choses assez délirantes ; arriver au Kamchatka en avril et avoir des tempêtes de neige incroyables, devoir payer des chambres d’hôtels miteuses à huit cent francs la nuit, ne pas savoir où aller ou comment y aller, etc. Sans contact, j’ai mis du temps, il fallait des visas spéciaux que les autorités locales monnayaient à 3000 ou 5000 francs/jour pour entrer en Tchoukotka. Résultat : un mois d’attente chez des Russes pour obtenir un tampon spécial grâce à la télévision locale ! C’était une horreur à tous les niveaux, des conditions de travail très fatigantes. Le racket organisé est partout ; pour prendre l’avion, pour les bagages, pour traverser les bras de mers en hélicoptère. Au bout de ce périple, on trouve une Jeep qui veut bien prendre le risque de traverser sur la glace du fleuve, bien que ce soit interdit depuis deux jours en raison du début du dégel. On monte à douze serrés dans la voiture, tout le monde fait son signe de croix, c’est ça la Russie...
Avec les Nénètses, cela s’est passé beaucoup plus facilement grâce à la directrice d’un musée, qui connaissait des gens. Elle nous a donné le contact d’un directeur de Sovkhoze avec qui j’ai dû entrer en relation. Il a été efficace et gentil. Toutes les populations nomades en Russie qui travaillent dans la toundra sont liées à un sovkhoze ou un kolkhoze dirigé par un Russe. De là nous sommes partis sur une moto neige, avant de nous retrouver sous la responsabilité du chef local.

 

Photo : Claudine Doury, Peuples de Sibérie, du fleuve Amour aux terres boréales

Comment avez-vous posé votre regard photographique sur les populations ? Y a t-il une appréhension particulière de l’objectif ?

Je dirais comme partout ailleurs. Le seul endroit où les problèmes se posent c’est en France, à cause de ce fameux droit de l’image qui rend les choses très compliquées. En exagérant un peu, on pourrait dire qu’il ne faut plus photographier que sa famille, alors qu’en Russie, où la religion ne pose pas de problèmes particuliers, il faut juste être attentif à ne pas lever son appareil à tout bout de champ. Chez les Nénètses, nous avons eu un incident avec un jeune qui était lié à la ville et qui se méfiait du pouvoir photographique. Il avait d’ailleurs tout à fait raison, car finalement on nous fait un don total, et ces personnes ne voient pas ce que l’on fait avec ces clichés. Ils n’en bénéficient pas, ils donnent. Il y a tellement de gens qui se sont fait avoir, le décalage est si important... On ne peut plus faire des photographies comme il y a cinquante ans ; la dimension de respect est devenue essentielle. Lorsque l’on se déplace au loin, il faut rester longtemps sur place. C’est la seule façon de travailler. Il faut aussi donner, créer l’échange, jouer sur le temps et la confiance.

Quelle est votre opinion sur l’avenir de ces populations ?

Ils sont en très mauvaise posture. On parle de renouveau comme au Nunavut canadien. J’ose l’espérer, pourtant... La solution ne se trouve pas uniquement dans une reconnaissance institutionnelle ou la mise à disposition d’un territoire. C’est beaucoup plus vicieux que cela. C’est capital bien entendu, et il faudrait se battre en Russie pour qu’ils aient ça. Mais il faut ensuite jouer le jeu politique du Canada avec des règles éloignées des modes de vie traditionnels. Pour les peuples de Sibérie, il n’y a pas d’avenir sans la Russie, car les blancs sont à la tête de toutes les institutions, où s’exprime un racisme terrible, considérant les autochtones comme des sous-hommes. Ils n’ont pas le droit à la parole. Même pour un droit simple comme celui de chasser, on décide pour eux. Je ne vois que du pire partout. Ils ne sont de toute façon pas assez nombreux, noyés dans les problèmes économiques, sujets à l’avidité des blancs pour le pétrole du sous-sol. Je suis très pessimiste lorsque j’observe la vie monstrueuse de 90% des gens. Le taux de suicide est vertigineux. Dans une exposition, il n’est pas possible de donner une vision totalement noire, mais les hommes sont en grande majorité alcooliques, détruits, de façon pire que les indiens d’Amérique.

Est-ce que vous allez poursuivre cette démarche sur des populations qui risquent de disparaître dans le silence ? Quels sont les projets qui vous tiennent à cœur ?

J’aimerais aller en Polynésie pour la même raison. L’envie première n’est pas de dénoncer, mais d’aller voir ces peuples, de connaître leur nom, de savoir où ils vivent. J’ai la sensation de ne pas être aller au bout de cela : nommer les gens, dire qu’ils existent, comprendre leur vie. Pour schématiser, on peut dire qu’il existe une façon de faire des photos de voyages que l’on trouve dans Géo, et puis une manière un peu plus personnelle de procéder. Je pense par exemple aux parcours d’autres femmes photographes qui prennent le temps de la quête, en apportant autre chose que de la matière descriptive.

La Sibérie m’a demandé beaucoup d’énergie pour me concentrer sur mes photographies, mais il reste un livre à faire sur les peuples de Sibérie vus à travers des photos anciennes. Cela nécessite une réflexion sur la cohérence d’une telle entreprise, un peu comme l’a fait Curtis sur les indiens d’Amérique. Les collections sont incroyables ; on recense aujourd’hui 26 peuples sibériens, mais ils étaient peut-être 40 au début du siècle ! Et puis, je pense également à un projet éditorial qui réunirait plusieurs femmes sur le thème de la photographe amoureuse. Des idées, j’en ai plein, maintenant il faut les mettre en pratique !

Propos recueillis par Gunther LUDWIG

 

Peuples de Sibérie, du fleuve Amour aux terres boréales

Son Portfolio sur le site de l'agence VU

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